☻Lueur(s)
CIE SOPLO



Critique d‘Anne-Laure Thumerel, 11 mai 2026





“Cet article peut-il être un lanceur d’alerte ?”

Derrière ce qui est faux ne se cache pas nécessairement le vrai. La compagnie Soplo fait l’expérience troublante de la dramaturgie complotiste de Lucy Kirkwood.


Un faux titre, un faux pitch, un faux nom de plume : Lueur(s) n’existe pas, Lucie Boisdamour n’existe pas, le résumé est complètement faux et ne renvoie à rien. Tout ça n’est en réalité qu’un leurre, un élément sur lequel on ne peut pas se fonder pour cacher une autre pièce, qui serait dès lors, si l’on est (très rapidement) logique, la vraie pièce ou du moins une pièce qui dit la vérité vraie, puisque celle-ci a eu besoin de camouflage pour se donner dans le visible,  pour soi-disant des raisons de sécurité.

Or, force est de constater que la pièce qui se cache sous un faux titre, faux pitch, faux nom de plume n’a pas de valeur en terme de véracité beaucoup plus grande : c’est elle-même une enquête fictive, sur des personnages qui sont, selon leurs propres dires, des lanceurs d’alerte n’ayant pas pu, suite à leur disparition, rendre publique le grand secret qu’ils avaient selon leurs dires en leur possession et dont les preuves ont disparu. Bref, on l’aura compris : Lueur(s) poursuit un procédé d’écriture complotiste qui prend au piège ses lecteurices, ses spectateurices et peut-être même les équipes artistiques qui s’en emparent !

Inès Pigouillé et la compagnie Soplo ont décidé de monter la pièce dissimulée derrière le faux titre “Lueurs” comme la vraie pièce; c’est-à-dire qu’elles prennent au sérieux le stratagème de l’auteurice qui consiste à faire en sorte que sous le faux titre se cache la vraie pièce, celle que l’on peut décemment croire et sur laquelle on peut se fonder. Or, c’est précisément la séduction complotiste qui opère ici : l’auteurice a monté son propre complot-pièce et la figure de la mise en scène s’en fait aveuglément le relai, voire le le prolongement. Le complotisme se loge précisément là, à la racine de l’écriture qui s’auto-adoube de véracité en se dissimulant derrière le faux; et la compagnie tombe dedans ! Ce n’est pas un mal puisqu’elle s’y prête avec brio. La “vraie intrigue” est bien menée, les acteurices sont superbes, la mise-en-scène est sobre, précise, efficace, très lisible, elle a tout pour nous convaincre. Nous tombons dans les filets de ses effets de réel puissants qui nous poussent à croire qu’elle révèle une vérité cachée, elle-même créditée par les résultats d'une enquête fictive et rationnelle qui permet de fonder notre croyance et nous placer automatiquement dans le camp du bien, de la clairvoyance et de la vigilance, sur les bonnes voies de questionnement. En voyant ce spectacle, nous faisons en réalité toustes l’expérience passionnante et déroutante de la séduction complotiste et les artistes au plateau sont piqué·e·s de la même conviction infondée ou insuffisamment fondée que celle de leurs personnages.

La compagnie Soplo n’a pas soupçonné la dramaturgie piégeuse de l’auteurice : elle a fait confiance au texte, bien sûr ! N’est-ce pas là le secret de toute vraie bonne mise-en-scène ? Mais dans le cas d’une dramaturgie complotiste comme celle-ci, n’y a-t-il pas un défi lancé à la mise-en-scène ? Ne pourrait-elle pas en désactiver l’opération en produisant le désenvoûtement du complot en perçant à jour le procédé d’écriture lui-même  ? Est-ce possible de se retourner contre l’auteurice et de le.a désigner comme l’origine du complot ?  La mise-en-scène n’a-t-elle pas un rôle à jouer dans l’art d’enquêter sur les procédés d’écriture et de trouver les secrets entre les lignes ? Cet article peut-il être un lanceur d’alerte ?

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Texte Lucie Boisdamour
Traduction Louise Bartlett
Mise en scène Inès Pigoullié
Avec Émilie Diaz, Paul Fraysse, Lior Aidan en alternance avec Maylis Schio
Scénographie Seynabou Benga
Chorégraphies & Lumières Louise Boutry
Costumes Ameline Fauvy
Création sonore Maxime Faget
Collaboration à la dramaturgie Lior Aidan
Regard extérieur Antoine Thierry-Anezo

(Vu à La Flèche (Paris) le 30 avril 2026)